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10 Août 2026
Pauline Pellerin, dont j’ai été le partenaire de danse durant l’année universitaire 2019-2020, est l’autrice d’un roman. Et, bon sang, quel roman ! Le vocabulaire est précis, doublé d’une analyse sociale au scalpel. À sa lecture, j’ai pensé au « Berlin Alexanderplatz » d’Alfred Döblin (avec Frantz Biberkopf, socialement maltraité) et à « Manhattan Transfer » de John Dos Passos, ces deux romans témoignant de la misère sociale, mettant en scène des travailleurs dans l’antre des abattoirs. Bravo à toi, Pauline !
Pauline Pellerin – « La Moelle de la Honte – Un roman sur la rédemption, la transmission et la reconquête de notre humanité » – Amazon Publishing - première de couverture
Dès les premières lignes, Pauline Pellerin nous fixe dans un abattoir, avec un style magnifique, un vocabulaire précis. Lorsque la machine s’enraye (page 6), le tueur salarié, Marc, est désarmé par une belle limousine (page 7).
Ce n’était pas le regard d’un animal de boucherie. C’était un regard liquide, profond, d’une intelligence archaïque et dévastatrice qui semblait traverser son tablier de polyuréthane, sa chair et ses propres souvenirs pour sonder ce qu’il restait d’homme sous la chemise de travail. Dans ce globe sombre et humide, Marc ne vit pas une proie, mais un témoin. L’animal n’implorait pas sa pitié ; il constatait, avec une solennité insupportable, la faillite d’un monde. Il y avait dans cet œil une reconnaissance, comme si la bête et l’homme se retrouvaient au bout d’un chemin commencé il y a des millénaires, là où le pacte de subsistance s’était mué en une trahison industrielle.
Le quotidien de Marc est chamboulé.
Les champs qui bordaient la nationale, ces pâturages qu’il avait toujours trouvés paisibles sous la brume matinale, lui apparaissaient désormais comme des antichambres macabres. Chaque silhouette bovine au loin, chaque tache rousse dans le vert tendre des prairies, n’était plus un animal, mais une pièce anatomique en devenir, une marchandise en transit.
La vue d’une tranche de jambon lui donne des nausées (page 10).
L’on y retrouve Clara, préparatrice en pharmacie, et Marc Delmas (page 10).
L’épouse, ramenant un rôti de porc (page 13), provoque, sans le vouloir, la stupeur de Marc (pages 13-14).
Pour Clara, la viande était une abstraction, une protéine nécessaire, le socle d’une culture de la table. Pour lui, c’était devenu un dossier criminel à ciel ouvert.
Entre le parcours ascétique de l’époux et la dure réalité financière décrite par l’épouse, se creuse un gouffre (pages 15-16).
Dans ce chapitre, Marc trouve encore un peu de chaleur humaine et canine, dans la compagnie d’un mendiant et de son maigre chien (pages 19-20).
Marc emmène, de force, sa femme de l’appartement à l’abattoir, afin qu’elle sache tout. Il n’éprouve, pour elle, plus la moindre once de pitié.
Elle pleurait désormais à chaudes larmes, son corps menu secoué par des spasmes de dégoût. Mais Marc était au-delà de la pitié conjugale. Il cherchait une communion dans l’horreur, une épiphanie par le sang.
Donnant au directeur de l’abattoir, Monsieur Verneuil, une leçon de morale, Marc finit par saboter le panneau de commande principal de la chaîne.
Marc quitte la ville…
Il s’enfonça dans la forêt comme on entre dans un monastère de terre et de vent, avec pour tout bagage la fatigue immense de celui qui a enfin déposé les armes.
… et retrouve le vieil homme et son chien (pages 32 à 34).
L’homme lui apprit à observer le mouvement infime des insectes dans l’herbe, à écouter la sève monter dans les troncs avec le bruit d’un fleuve souterrain, à percevoir la vie là où elle est la plus ténue, la plus vulnérable. Il lui apprit que la véritable force n’est pas dans le bras qui tranche, mais dans la main qui a le pouvoir de détruire et qui choisit, par un effort de volonté pure, de simplement caresser.
Marc quitte la forêt pour la gare d’Auzances (page 35), où, lisant le journal local, il découvre les propos accablants de son ancien patron… et la paranoïa des braves gens.
Errant à travers le Limousin, Marc finit par retrouver le fermier qui a élevé la vache de ses souvenirs (page 40), « Rousse ». Le fermier le charge d’une mission : semer des graines (page 42).
La « moelle de la honte » n’était plus un poison, elle devenait la boussole d’une quête qui ne faisait que commencer.
Sur une aire d’autoroute, Marc retrouve une dernière fois Clara, à bonne distance. Mais une autre part de son passé le rattrape.
Morel, le chef de la sécurité de l’usine, tente d’acheter le silence de Marc. En vain.
C’est sur le flanc sud d’une crête oubliée, que les anciens appelaient « Le Dos du Géant », qu’il déposa enfin son sac.
C’est ici que Marc aménage son potager.
Il travaillait avec une fureur méticuleuse, un ascétisme de moine-ouvrier.
L’apprenti en question est un garçon, prénommé Léo (page 61), qui informe Marc qu’il est encore traqué (page 62).
Morel est moralement vaincu.
Léo accompagne et mène Sarah (page 69) de l’« Alliance du Vivant » (page 70) auprès de Marc, afin d’enregistrer son témoignage.
On ne guérit pas d’un massacre par l’exil, on en guérit en s’assurant que le sang versé serve enfin à fertiliser la conscience des vivants.
Verneuil porte plainte. Morel se démet. Marc l’affirme :
Qu’ils lancent leur meute […]. Le Géant a le dos large, et mes racines sont déjà plus profondes que leurs fondations.
On assiste, dans ce chapitre, à l’expression juridique d’un cynisme « magistral ».
L’Alliance du Vivant lance une cagnotte d’envergure mondiale : « La Part du Géant » (page 82). Alors que Marc croupit en prison et que les « autorités » détruisent son potager, l’Alliance crée un fonds de dotation et rachète les parcelles de friches. À sa libération, Marc reprend espoir.
[…] on y montait en pèlerinage comme pour se laver les yeux de la grisaille industrielle d’en bas.
Devinez qui Marc retrouve… Eh oui, Clara !
Verneuil ne fut pas tendre avec Morel, qui trouve refuge auprès de Marc.
Il y avait une justice poétique, presque cruelle, à voir l’ancien maître des horloges se débattre avec le temps organique, le temps lent des racines qui ne se hâtent jamais pour complaire à un planning.
Comme en fin d’album d’Astérix, un repas « sous la voûte étoilée » (page 103).
Léo répandra la bonne nouvelle, selon saint Marc. Il guidera les stagiaires. Et Morel excelle dans la boulange.
Cinquante ans après la mort de Marc, donc un peu plus de soixante après le premier aménagement, d’où il aimait contempler les environs, pousse un verger de pêchers sauvages (page 109), arbres sacrés autrefois plantés par Morel (« les arbres de Morel » enguirlandés de fruits, page 110). Léo est désormais patriarche.
Passionné par les Arts, les Lettres et les Sciences,
la République et la France des Lumières!
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